Reprise de justesse #1 Drunken Sailor

Certains morceaux, au gré des reprises, s’affranchissent du temps et des tendances, en passant de la tradition orale au mp3, de la musique classique au dubstep, de la version fidèle au massacre. Faisons justice à ceux qui ont su reprendre ces morceaux avec justesse.

On appelle en anglais « shanty » (terme provenant « chanter » en français) des chansons de marin, transmises de manière orale. Drunken sailor est l’une des plus célèbres chez les anglo-saxons. La version la plus connue est probablement celle des Irish Rovers, un groupe canadien de folk irlandais qui a rencontré un grand succès outre Atlantique à partir du milieu des années 60.

 

Vous êtes un marin. Vous avez passé la nuit à boire du rhum à la taverne locale et, au petit matin, vous vous rendez compte que l’un de vos congénères est encore saoul comme une barrique. Votre première réaction est bien évidemment de vous demander quel canular potache vous allez mettre en oeuvre afin de le dégriser. Rasage avec une lame rouillée, pendaison par les pieds ou encore enfermement dans un tonneau vide? Voila en substance les paroles de Drunken sailor. Les versions varient fréquemment, probablement vis à vis du public visé, le contenu pouvant parfois être un peu graveleux.

Drunken sailor est très présente dans la culture populaire anglo-saxonne. On peut par exemple l’entendre chantée par Jim Carrey à la fin du film The Truman show de Peter Weir:

 

Plus récemment, elle est apparue dans les bandes son de plusieurs jeux vidéo. En particulier, dans Assassin’s Creed Black Flag, le compositeur américain Brian Tyler a fait enregistrer un ensemble de shanties par une chorale. Drunken sailor est sans aucun doute l’une des plus marquantes:

 

En jeu, le morceau est chanté par ses propres matelots alors que l’on vogue sur la mer des caraïbes. Le respect du matériau d’origine est saisissant… malgré l’anachronisme d’entendre Drunken sailor dans un jeu se déroulant dans la première moitié du 18ème siècle.

Les premières traces de Drunken sailor datent en effet du 19eme siècle. Il s’agirait d’une chanson américaine entonnée par les matelots des navires de pèche à la baleine qui partaient de New London, Connecticut, en 1839 (Hugill, Stan. 1961. Shanties from the Seven Seas. London). Elle serait ensuite apparue dans la très prestigieuse Royal Navy grâce au Capt. W. B. Whall dans les années 1860 (Whall, Captain W.B. 1910. Sea Songs and Shanties. Brown, Son and Ferguson.). Dans les deux cas, Drunken sailor aurait souvent été chantée au moment de hisser les voiles (« Ho! Ho! and up she rises »).

Au 20e siècle, le morceau gagne finalement la terre ferme en s’introduisant dans le répertoire de nombreuses chorales. Tout un chacun se met alors à la fredonner et elle se transforme en chanson populaire. En 1923, en plein essor de l’industrie du disque, paraît son premier enregistrement: « Drunken Sailor Medley » (1923) par John Baltzell, joueur de violon folk américain (« fiddler »), publié par Edison records, la maison de disque du célèbre inventeur du phonographe (entre autres).

 

Le thème est légèrement différent de celui des Irish Rovers. Comme souvent avec les morceaux de tradition orale, il est pratiquement impossible d’affirmer quelle est la mélodie d’origine. Par la suite le thème sera également repris en musique classique par le compositeur australien Percy Grainger dans « Scotch Strathspey And Reel » (1924) puis par l’anglais Sir Malcolm Henry Arnold dans Three Shanties for Woodwind Quintet, Op. 4 (1943). Dans ce dernier apparait la mélodie telle qu’on la connait aujourd’hui après son absorption dans le folklore irlandais.

 

Après guerre, la florissante scène folk irlandaise se réapproprie le morceau, au point de parfois en réclamer la paternité. L’absence de version en gaélique remet néanmoins fortement en cause cette affirmation. Toujours est-il que la mélodie telle qu’on la connait aujourd’hui est indubitablement passée à la moulinette irlandaise, la ressemblance avec des standards du folklore irlandais comme Oró Sé do Bheatha ‘Bhaile étant frappante.

 

En traversant l’Atlantique une première fois, Drunken sailor acquiert sa mélodie actuelle, et en revenant à son continent d’origine, elle devient célèbre avec les Irish Rovers, un groupe composé d’immigrés irlandais, ironique aller-retour. Reste qu’elle s’ancre alors dans la culture populaire et commence à se diffuser dans des milieux et des genres plutôt inattendus.

Les mouvements contestataires des années 60 ont pour chantres les chanteurs/chanteuses de folk qui ont su faire de cette musique un hymne revendicateur et politisé. Drunken sailor n’échappe pas à la règle et se voit propulsée en porte-étendard de l’anti-conformisme, comme dans cette reprise du chanteur anarchiste belge Ferre Grignard:

 

A noter que, sans dévoiler l’intrigue du film, lorsque Jim Carrey chante à tue-tête Drunken Sailor dans the Truman Show, c’est dans une volonté de défier l’autorité, ce qui montre bien l’étrange connotation subversive qu’a acquis la chanson. C’est aussi dans cet esprit contestataire que nous vient la version la version un peu punk sur les bords de Noir désir, à la fin des années 80.

 

Depuis, Drunken sailor est un morceau très prisé chez les groupes de rock et punk celtiques, en particulier, vous l’aurez deviné, en Irlande.

Mais l’Irlande n’a pas le monopole de l’ivresse chez les marins, les matelots de la mer du nord ne boivent pas que du lait, d’où peut être la popularité de Drunken sailor en Europe du nord. En Allemagne, la voix de baryton de Ronny, le « Joe Dassin de Brême », entonne dans les années 60 cette sautillante version bilingue matinée de chœurs que ne renieraient pas l’armée rouge.

 

Comme on peut le remarquer, il s’agit d’une reprise très lisse, aux antipodes des versions anti-conformistes précédentes. Les paroles restant les mêmes, on frise le contresens. Contresens dans lequel a plongé avec joie et allégresse le trio néerlandais Babe en 1980, avec cette reprise qui a tout de même atteint le 15e rang au top 40 local.

 

Associer trois hôtesses de l’air, de la cornemuse, un passage en français et une histoire de marin ivre sur un fond de plagiat de Boney M, il fallait le faire. Ou peut être pas. Bien d’autres producteurs peu scrupuleux ont cédé à la tentation d’exploiter gratuitement un thème connu, Drunken sailor étant libre de droit. Le disco n’a cependant pas produit que des reprises bâclées, The Radio Pirates nous livre en 1987 un « flutiste » au déhanché hypnotisant, un batteur au regard complètement ahuri, une chanteuse à l’enthousiasme débordant et un claviériste qui joue n’importe quoi sur le playback.

 

La production est due à deux italiens, Joseph Angelli et Renzo Lucchetta, qui ont su convaincre la vénérable maison de disque allemande Hansa, connue pour avoir enregistré et édité, entre autres, des disques de David Bowie et de Modern Talking.  Il faut se souvenir qu’en Europe dans les années 80, suite au succès de Giorgio Moroder, tout le monde faisait appel à des producteurs italiens pour surfer sur la vague de l’italo-disco. C’est dans ce contexte que nos deux producteurs ont tenté leur chance en Allemagne, le plus gros marché d’Europe. Malgré plusieurs tentatives avec différents groupes comme Sons of Chopin ou Scala (ces groupes ayant souvent des membres en commun, comme notre cher « flutiste »), ils ne décrochèrent jamais le succès tant espéré.

Mais ce n’était pas faute de talent, leur reprise de Drunken sailor étant particulièrement intelligente. Plutôt que de conserver les paroles d’origines qui seraient en décalage avec une musique disco plutôt festive, les producteurs ont transposés les paroles dans le lieu où le morceau sera joué, une discothèque, en racontant l’histoire d’un DJ ivre au petit matin et non plus celle d’un marin. Ce faisant ils conservent l’air alors bien connu tout en se réappropriant le morceau. Néanmoins plusieurs clins d’œil sont tout de même adressés à notre marin ivre: dans le clip, les membres du groupe sont plus ou moins habillés en marins des 18-19ème siècle, le passage à la flûte rappelle des thèmes folkloriques américains et surtout le nom même du groupe, The Radio Pirates. Comme souvent dans les années 80, ce groupe a été monté uniquement pour ce morceau, ils n’en ont enregistré aucun autre. Le choix du nom du groupe fait donc directement référence au morceau d’origine. Toujours est-il qu’il s’agit de l’ultime production du tandem italien, les échecs commerciaux successifs ayant probablement eu raison de leur carrière.

Depuis, de nombreuses reprises aux goûts parfois douteux ont vu le jour, mais cette liste ne se veut en aucun cas exhaustive. Bien d’autres verront encore le jour, respectueuses ou drôles (parfois involontairement), traditionnelles ou inattendues, mais jamais avec garantie qu’elles soient reprises avec justesse.

Playlist de l’article: http://www.youtube.com/playlist?list=PLkGH3owx3SGwqsWOx6o3YSo8m5IARecRO

Une réflexion sur “Reprise de justesse #1 Drunken Sailor

  1. Reprise de justesse pour repris de justice?
    Lorsque beuglées par des arsouilles de marins Irish ou leurs descendants dégénérés de Colombie britannique, par des Belges adeptes du chanvre et de l’héro plus que du houblon, voir par un synthé fluo sous acide, je me dis : ça reste dans le cartel, et même, sur le même rail*rail.
    Mais lorsque l’on dérive d’un folklore trans-atlantique (non pas sans écueils), vers la soupe tailleur/permanente ou stentor bavarois, navré mais là…, là je quitte le navire.
    Merci pour ce petit cabotage qui a du chien !

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