Albert Einstein et le savant fou

Time Magazine a publié en 1999 la liste des 100 personnalités « les plus importantes » du 20ème siècle. En première position, devant, excusez du peu, Franklin D. Roosevelt et Mahatma Gandhi, est arrivé Albert Einstein. Ce classement rend bien évidemment hommage à sa brillante carrière de chercheur, mais pas seulement. En effet, sa renommée dépasse largement le cadre scientifique et son influence sur plusieurs grands événements du 20ème siècle est indubitable. Il fait également partie des rares personnalités à être entrées dans l’imagerie populaire en donnant (à son insu) ses traits au savant fou des bandes dessinées, films ou jeux vidéo. Sa coiffure à géométrie variable a beaucoup joué pour faire de lui une icone populaire, mais est-ce bien tout?

 

Les travaux d’Albert Einstein ont contribué à révolutionner notre vision du monde avec ce qui constitue aujourd’hui l’un des piliers de la physique moderne, la théorie de la relativité. Toutefois ce ne sont pas ses recherches mais bien la personnalité publique qui est devenue célèbre. Qui n’a jamais entendu parler de lui ou du fameux E=mc2? Celles et ceux qui s’intéressent à la relativité générale trouveront dans le documentaire de Laure Delesalle, Marc Lachièze-Rey et Jean-Pierre Luminet, Infiniment Courbe (disponible ici), une excellente introduction.

En deux mots, ses travaux aboutissent en 1915 au fait que l’espace est courbé par la matière, ce qui constitue une nouvelle théorie de la gravitation, qui supplante l’attraction universelle de Newton. La communauté internationale est alors plutôt dubitative, d’autant plus que la théorie est très complexe. Il faudra attendre les premières vérifications expérimentales, et en particulier celle de l’éclipse de 1919, avant que tout le monde ne se rende compte de la révolution que constitue cette théorie, comme l’explique Jean Pierre Luminet.

 

A la suite de cette confirmation de la théorie en 1919, les réactions sont très négatives aux Etats-Unis, d’une part par défiance de tout de qui vient de l’étranger mais aussi par incrédulité pure et simple. La théorie est complexe et nombreux sont les journaux qui interprètent l’expérience de l’éclipse de travers: Einstein aurait « tordu » les rayons du soleil. Aussi ridicule que cela puisse paraître aujourd’hui, la machine médiatique s’emballe: le très sérieux New York Times parle des « implications anti-démocratiques » des travaux d’Einstein et le congrès américain en vient à débattre du bien fondé de la relativité générale. On a certes toujours peur de ce qu’on ne comprend pas et la peur mène parfois à des accusations absurdes, mais les réactions outre Atlantique étaient incroyablement disproportionnées. Difficile aujourd’hui d’imaginer l’Assemblée Nationale se réunir pour étudier la dernière hypothèse en vogue de la physique théorique.

Albert Einstein et Chaim Weizmann en 1921.

Einstein et Weizmann en 1921.

Ce n’est que deux années plus tard lors de l’arrivée d’Einstein aux Etats-Unis dans le cadre d’une délégation sioniste menée par Chaim Weizmann (qui deviendra le 1er président d’Israël en 1949), que la presse américaine va pouvoir approcher le physicien. Les rédactions des journaux sont en pleine ébullition à l’idée de rencontrer le terrible scientifique, mais quelle n’est pas leur surprise lorsqu’elles découvrent en réalité un personnage humble, profondément humaniste, pacifiste et surtout, plein d’humour. L’épouvantail présumé devient la coqueluche de la presse, des petites phrases comme « Si nous savions ce que nous faisons, on n’appellerait pas ça de la recherche, non ? » étant exactement ce dont les journaux avaient besoin.

La côte de popularité d’Albert Einstein est en pleine ascension lorsque, la même année, il reçoit le Prix Nobel pour ses travaux sur l’effet photoélectrique. Einstein devient alors une véritable star, avec les désagréments que cela comporte: le New York Times rapporte qu’il est tellement devenu célèbre en Amérique que les passants l’arrêtent dans la rue pour lui demander de leur expliquer sa fameuse théorie. L’anecdote veut qu’il aurait trouvé un stratagème pour échapper à ces interrogations perpétuelles en répondant « Veuillez m’excuser, on me prend toujours pour le professeur Einstein. »

La défiance originelle venait du fait que la théorie de la relativité est très difficile à expliquer au grand public, contrairement à d’autres théories célèbres comme celles de Newton ou Darwin par exemple. A l’époque la légende courrait même que seulement douze personnes au monde étaient capables de comprendre la relativité générale. Après le revirement de popularité, c’est aussi ce côté mystérieux qui a continué d’alimenter sa célébrité, comme l’a parfaitement résumé Charlie Chaplin en 1931: « Moi, on m’acclame parce que tout le monde me comprend et vous, on vous acclame parce que personne ne vous comprend. »

Voilà l’un des principaux ingrédients du savant fou, le mur d’incompréhension entre le scientifique et le reste du monde. Et c’est de cette fracture propre à la science du 20ème siècle qu’Albert Einstein est l’avatar. Ce mur d’incompréhension a pu provoquer un sentiment d’infériorité, qui a à son tour engendré de l’agressivité et le besoin de le tourner en ridicule en associant ses traits à celui du savant fou. Cependant il ne s’agit pas du seul élément de la vie d’Einstein à faire partie intégrante du savant fou. Pour aller plus loin, il faut quitter Albert un instant pour aller à la rencontre de ces savants fous qui peuplent notre culture populaire.

albert-einstein

Vous avez dit hirsute ?

Le principal ingrédient visuel du savant fou devient les cheveux blancs en bataille, montrant à quel point le scientifique a perdu la raison. Il s’agit de propager le mythe du scientifique tellement plongé dans ses recherches qu’il a perdu tout contact avec la réalité, et pas seulement du point de vue capillaire. Le scientifique apparaît alors comme une personne totalement irresponsable et même, volontairement ou non, dangereuse.

Dans les jeux vidéo, les savants fous constituent des antagonistes de premier choix: ils ont la fâcheuse tendance à fomenter des plans machiavéliques à des fins peu louables, ce qui constitue une base de scénario à peu de frais, et leur hobby est fréquemment d’engendrer des créations plus dangereuses les unes que les autres qui pourront faire office d’épreuves que le joueur devra franchir avant d’atteindre l’affrontement final contre le dit scientifique. Tous ces savants fous vidéo ludiques s’inspirent à des degrés variables d’Albert Einstein, mais parmi eux, le Docteur Wily sort nettement du lot.

 

Le Docteur Wily est le « grand méchant » de la série des Megaman (ロックマン ou Rockman au Japon) de Capcom, qui a débuté en 1987 sur la console Famicom au Japon et en 1990 sur NES en Europe. Dans tous les épisodes de la série, il constitue l’ennemi juré de Megaman, le robot humanoïde que dirige le joueur. De l’aveu même de son créateur, Keiji Inafune, le Dr Wily est directement inspiré d’Albert Einstein, on ne s’étonnera donc ni de son origine allemande ni du fait qu’il se prénomme Albert. Imbu de sa propre personne et de ses créations, il ne cherche pas toujours à dominer le monde comme n’importe quel vilain, mais plutôt à démontrer l’étendue de son génie (Megaman 2 et 4).

Le Pr Light et le Dr Wily tels qu’ils apparaissent dans Megaman et Megaman 7.

Le problème est qu’il n’emploie pas vraiment des moyens pacifiques et a plutôt l’habitude de mettre l’humanité en danger en inventant des robots armés jusqu’aux dents. Là est le trait le plus important du savant fou, l’irresponsabilité. Que ce soit volontairement ou involontairement, il en vient à faire le mal. Dans le premier jeu Megaman, les robots armés jusqu’aux dents n’ont pas été créés par Wily, mais par le professeur Light, Wily se contente juste de se les réapproprier en les reprogrammant. Même si le Pr Light crée alors le héros, Megaman, afin de rétablir l’ordre, il a lui aussi sa part de responsabilité : il crée des machines à tuer et à aucun moment il ne pense qu’elles pourraient être utilisées à mauvais escient.

Dans le même ordre d’idées, un autre exemple est le docteur Emmett Brown, dit « Doc », interprété au cinéma par Christopher Lloyd dans la trilogie Retour vers le futur de Robert Zemeckis.

Si sa capillarité folle et ses travaux portant sur le « continuum espace-temps » ne suffisent pas, le nom de son chien, Einstein, achève de convaincre de son inspiration directe du célèbre physicien. En outre, la relativité restreinte d’Einstein (le scientifique, pas le chien) n’exclue pas formellement les voyages dans le temps. Les trois films s’engouffrent dans cette brèche en mettant au centre de leurs scénarios une machine à remonter dans le temps sous la forme d’une Delorean.

Einstein au volant de la célèbre Delorean (Retour vers le futur).

La majeure partie de l’histoire de la trilogie tourne autour du risque de « déchirement du continuum espace-temps »: en modifiant le passé, les héros risquent de perturber le cours du temps et à terme de provoquer « la destruction totale de l’univers ». Une fois de plus, le savant fou met le monde en danger malgré lui.

Dans le même registre du voyage temporel, le scénario du jeu Alerte Rouge de Westwood Studios sorti en 1996 sur PC met en scène Albert Einstein lui-même dans le rôle du savant fou. Dans la scène cinématique d’introduction du jeu, Einstein a développé en 1946 une machine à voyager dans le temps dont il se sert pour éliminer Hitler avant qu’il ne vienne au pouvoir. La conséquence sera une guerre mondiale sanglante entre les alliés et l’URSS de Staline. Tout comme Emmett Brown dans Retour vers le futur, la manipulation du réel, même dans un but louable, n’amène rien de bon. Dans les deux cas, ces apprentis sorciers engendrent des dangers comparables à ceux d’un Dr Wily.

 

La maladresse tragique de tous ces personnages fictifs fait référence à un épisode bien réel de la vie d’Albert Einstein, qu’il regrettera jusqu’à la fin de ses jours, sa part de responsabilité dans les tragédies d’Hiroshima et Nagasaki des 6 et 9 août 1945.

La bombe atomique n’existerait pas sans la théorie de la relativité restreinte, mais là n’est pas le problème. Le rôle d’Albert Einstein a été davantage politique que scientifique. Il n’a pas participé directement à la mise au point de la bombe, mais il a signé le 2 août 1939 avec son collègue Leo Szilárd une lettre adressée au président des Etats-Unis, Franklin D. Roosevelt. Dans cette lettre il l’avertit de la possibilité de concevoir des bombes d’une puissance alors jamais atteinte en se basant sur les travaux d’Enrico Fermi et Leo Szilárd et il soupçonne que l’Allemagne y travaillerait d’arrache pieds. Il enjoint alors les Etats-Unis à se lancer dans un programme de recherche similaire afin de contrecarrer les plans de l’Allemagne nazie.

Lettre rédigée par Leo Szilárd et signée par Albert Einstein, adressée au président Roosevelt (Cliquez sur l’image pour l’agrandir).

Albert Einstein n’était pas le seul à encourager le développement d’un programme d’armement nucléaire aux Etats-Unis, mais sa voix, forte de sa popularité acquise dans les années 20, était la plus à même d’être entendue. Cette célèbre lettre a fortement contribué à la création du projet Manhattan qui provoqua lors de l’été 1945 la mort d’environ 250000 personnes, principalement des civils, sans compter les victimes de la radioactivité résiduelle subsistant encore aujourd’hui au Japon.

nagasaki

Panorama du point d’impact à Nagasaki, le 20 octobre 1945 (Cliquez sur l’image pour l’agrandir).

Pacifiste convaincu, Albert Einstein émit à plusieurs reprises des regrets à propos de son implication dans ses événements tragiques: « Si j’avais su que les allemands ne parviendraient pas à produire une bombe atomique, je n’aurais pas même bougé le petit doigt. » Il n’a cependant jamais nié sa part de responsabilité: « Ma responsabilité dans la question de la bombe atomique se traduit par une seule intervention : j’ai écrit une lettre au Président Roosevelt. [Je savais] le risque universel causé par la découverte de la bombe. Mais les savants allemands s’acharnaient sur le même problème et avaient toutes les chances de le résoudre. J’ai donc pris mes responsabilités. » Les travaux d’Albert Einstein ne sont pas en cause, il ne s’agit pas de brider la recherche fondamentale, mais plutôt de mieux réfléchir à ce que l’on en fait. La prolifération des armes et essais nucléaires après la deuxième guerre mondiale est un sujet d’inquiétude encore aujourd’hui légitime, les savants fous et apprentis sorciers ne sont peut être pas ceux que l’on croit.

1945-1998 de l’artiste japonais Isao Hashimoto (2003).

 

 

 

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