Reprise de justesse #2 My favorite things

Certains morceaux, au gré des reprises, s’affranchissent du temps et des tendances, en passant de la tradition orale au mp3, de la musique classique au dubstep, de la version fidèle au massacre. Faisons justice à ceux qui ont su reprendre ces morceaux avec justesse.

Lorsque les portes du couvent se referment, Maria Kutschera est un peu désemparée. Encore novice il y a un instant, la voilà future gouvernante dans une grande famille noble de Salzburg. Les chères têtes blondes qu’elle aura sous sa responsabilité sont loin d’être des enfants de chœur, mais la véritable épreuve qui l’attend est toute autre. Si elle est la vingt-sixième gouvernante en seulement quatre ans, ce n’est pas à cause de ces quelques garnements, non, le problème vient de l’employeur lui-même, le baron Georg von Trapp. Cet ancien capitaine de la marine autrichienne, aujourd’hui veuf, est très à cheval sur les principes et a pris la mauvaise habitude d’élever ses enfants comme il menait ses soldats. L’éducation des enfants en Autriche dans les années 30 ne devaient certes pas être la plus souple qui soit, mais le baron von Trapp avait apparemment tendance à pousser le bouchon un peu loin.

Comme elle le raconte dans ses mémoires, La famille des chanteurs Trapp (1949), Maria Kutschera ira à l’encontre de ces préceptes en éduquant les enfants par le jeu et surtout par le chant. Son histoire sera une première fois portée au cinéma en Allemagne en 1956 dans die Trapp-Familie de Wolfgang Liebeneiner. Une des scènes clé montre comment Maria parvient à apprivoiser les sept galopins par la musique lors d’un orage.

 

Par la suite, Maria épousera le baron von Trapp et ils fuiront ensemble le nazisme en 1940. Toute la famille, sauf le baron, obtiendra la nationalité américaine en 1944. Ils deviendront célèbres en se produisant en famille à travers les Etats-unis sous le nom des Trapp Family Singers.

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Les Trapp Family Singers en pleine action.

La célébrité et le parcours romanesque de la famille Trapp attirent l’attention de Broadway et une comédie musicale nommée The Sound of Music est mise en chantier. La mise en scène et le scénario sont confiés à Howard Lindsay et Russel Crouse tandis que la musique est l’oeuvre de Richard Rodgers et les paroles de Oscar Hammerstein II. Lors de la première représentation le 16 novembre 1959, le rôle de Maria revient à Mary Martin, alors au sommet de sa gloire. La comédie musicale est un succès sans précédent et plusieurs chansons comme Edelweiss ou Do-Re-Mi deviennent de véritables standards. My Favorite Things est probablement la plus célèbre.

 

MPW-6725Elle intervient au premier acte de la comédie musicale lorsque la mère supérieure du couvent apprend à Maria qu’elle doit quitter le couvent. Celle-ci chante alors pour se rassurer en énumérant toutes les choses qu’elle apprécie dans la vie; elle est rejointe par sa supérieure interprétée par Patricia Neway lors du deuxième couplet. My Favorite Things obtiendra réellement une renommée internationale quelques années plus tard, lorsque la comédie musicale sera portée sur grand écran en 1965.

Le film The Sound of Music, connu en France sous le nom La Mélodie du Bonheur, est réalisé par Robert Wise qui avait quelques années auparavant connu un grand succès avec une autre comédie musicale, West side story. Robert Wise reprend les chansons de la comédie musicale d’origine tout en adaptant légèrement le script. Julie Andrews, un an après avoir emporté un oscar pour son interprétation dans Mary Poppins, y endosse le rôle de Maria. Le film obtient un succès considérable: 5 oscars, dont celui de meilleur film en 1965, et il détrône à l’époque Autant en emporte le vent du titre de film ayant généré le plus de revenus. Il est encore aujourd’hui le film musical le plus lucratif de tous les temps avec plus de 230 millions d’euros de recettes.

My Favorite Things ponctue en fond sonore toutes les scènes importantes du film et intervient pour la première fois lors de la scène de l’orage qui était déjà présente dans le film de Wolfgang Liebener. C’est cette version emblématique qui restera dans les mémoires.

 

Par la suite, nombreux sont ceux qui voulurent capitaliser sur l’incroyable succès du film et de (très) nombreuses reprises de My Favorite Things se déversèrent sur les ondes sous des formes parfois inattendues. Au milieu de l’énumération de ces petites choses auxquelles Maria pense pour se sentir mieux sont cités des grelots et les flocons de neige. Cela suffit largement selon certains (comme Barbara Streisand ou Mary J. Blige) pour en faire une chanson de noël. Afin de renforcer le côté « noël », il est de bon ton de rajouter des grelots dans l’instrumentation, comme dans la version des Supremes.

 

Cependant, tout n’est pas que mièvrerie au royaume des reprises de My Favorite Things. Le groupe de rock philippin The Late Isabel propose par exemple une vision beaucoup plus sombre, à mi-chemin entre The Cure et Tori Amos.

 

Les éclairs et les enfants sur le lit rappellent la scène de l’orage du film. Cependant, au lieu de les rassurer, la chanteuse a plutôt l’air d’essayer de traumatiser les chérubins.

Reprendre et se réapproprier un morceau aussi connu demande bien évidemment du talent, mais aussi de bonnes idées. En trifouillant la mélodie et en modifiant habilement la rythmique, le duo américain Pomplamoose parvient à livrer une version à la fois légère et dissonante.

 

La particularité du groupe Pomplamoose est qu’il s’auto-produit grâce aux revenus publicitaires de leur chaîne youtube et surtout grâce au financement participatif. Ses deux membres sont en effet les fondateurs du site Patreon qui permet aux internautes de jouer le rôle de mécènes pour des projets culturels divers et variés. Ce site est plutôt une réussite puisqu’il reçoit pas moins d’un million de dollars par mois pour financer les milliers de créateurs partenaires ayant créé une page Patreon.

La reprise la plus célèbre et probablement la plus importante historiquement est instrumentale. Il est même presque difficile de parler de reprise tant il s’agit d’un morceau à part entière qui sera lui-même tant de fois repris par la suite. Ce chef d’oeuvre, c’est My Favorite Things de John Coltrane.

 

En 1960, le saxophoniste/clarinettiste quitte le groupe de Miles Davis et décide de monter son propre quartet de jazz. Il embauche Elvin Jones à la batterie, Steve Davis à la contrebasse et McCoy Tyner au piano. En 1961, ils enregistrent leurs premiers disques, dont My Favorite Things qui marque la rupture avec le mentor, Miles Davis. Le disque est composé de quatre reprises de standards de la musique populaire qui se retrouvent dynamités par les expérimentations sonores du quartet. L’introduction de dissonances éloigne Coltrane des poncifs de l’époque et des influences orientales montrent le bout de leur nez.

Par la suite les reprises de My Favorite Things peuvent être divisées en deux catégories: celles qui reprennent la chanson de la comédie musicale (comme les chansons de noël par exemple) et celles qui découlent du morceau de Coltrane. Ainsi, même dans le cas du jazz vocal (comme Al Jarreau ou plus récemment Youn Sun Nah), l’héritage de Coltrane reste prédominant.

My Favorite Things s’est également fait une place de choix dans le répertoire du jazz instrumental et il a été repris des dizaines de fois. On se contentera de citer la magnifique version de Bill Evans, ancien pianiste de Miles Davis, dans le medley My Favorite Things – Easy to Love – Baubles, Bangles & Beads.

 

La délicatesse du doigté de Bill Evans tranche complètement avec le jeu percussif de McCoy Tyner. Eric Satie n’est pas très loin. Enregistré en 1963, ce medley ne sera publié qu’en 1989 au sein du premier volume des Solo Sessions. On ignore encore aujourd’hui pourquoi ce morceau ne fut pas publié à l’époque. La légende veut que Bill Evans aurait lui-même refusé sa diffusion car il l’aurait enregistrée dans un état de manque vis-à-vis de son addiction à l’héroïne.

En 2012, un hommage à ce medley fait une apparition remarquée à la télévision japonaise.

 

Il s’agit d’un extrait de la série animée Kids on the Slope (au Japon 坂道のアポロン, Sakamichi no Apollon) dans lequel les deux personnages principaux jouent à l’improviste durant la fête de leur lycée un medley comprenant My Favorite Things, Someday my prince will come de Frank Churchill dans une version proche de celle de Bill Evans et Moanin’ de Bobby Timmons. En réalité le morceau est produit par Yoko Kanno avec Takashi Matsunaga au piano et Ishikawa Hayao à la batterie. La série, réalisée par Shinichiro Watanabe, se déroule au milieu des années 60 au Japon et rend un très touchant hommage au jazz des années 60. La bande originale supervisée par Yoko Kanno n’est pas étrangère à cette réussite.

Ce n’est pas vraiment par hasard si My Favorite Things est mis en avant dans une série animée japonaise. Le morceau est en effet très populaire au Japon, il sert par exemple de jingle dans une publicité pour les chemins de fer depuis 1993. Une des reprises les plus célèbres au Japon nous vient de Gontiti.

 

Ce duo de guitaristes formé en 1978 par Masahiko « Gonzalez » Mikami et par Masahide « Titi » Matsumura associe souvent dans ses arrangements des instruments assez inattendus.

L’influence de John Coltrane dépasse largement le cadre du jazz. Il a par exemple été samplé dans de nombreux morceaux de hip hop.

 

Le duo d’Atlanta Outkast jongle ici avec des samples du morceau de Coltrane pour obtenir une version survitaminée de My Favorite Things. Le résultat réussit un grand écart assez impressionnant entre la légèreté de la chanson d’origine et la complexité harmonique de Coltrane, tout en y insufflant une énergie plus moderne.

Les premières notes au piano de McCoy Tyner dans le morceau de Coltrane constituent un sample de premier choix. On les retrouve chez Juggaknots, Inoki ou même chez Sexion d’Assaut par exemple, mais les Dirty Dozenz méritent qu’on s’arrête un peu plus longuement sur leur cas.

 

underground airplayEn 1993, la marque Sportswear Ecko Unlimited a une idée de génie. Pour chaque T-shirt vendu, elle offre une cassette audio de hip hop appelée « Underground Airplay ». La campagne « One shirt, One tape, One Love » rencontre un succès tel que les vendeurs sont obligés de ranger les cassettes en arrière boutique pour éviter qu’elles ne soient dérobées… Il faut dire que la marque au rhinocéros n’a pas été chercher des manchots pour faire ces mixtapes. DJ Spinbad s’est chargé de la sélection et a été piocher dans la scène underground de New York, du New Jersey et de Pennsylvanie. Certaines des pépites ainsi dégotées trouveront plus tard leur chemin vers la lumière, comme Mad Skillz par exemple, mais la plupart restèrent dans l’ombre, à l’instar des Dirty Dozenz, dont il s’agit ici du seul enregistrement connu.

Normalement le tour d’horizon des reprises de My Favorite Things devrait s’arrêter ici. Ce qui va suivre repousse les limites de la musicalité et explore l’étrange, l’incongru. Les fous furieux responsables des prochains morceaux poussent le principe du sample dans ces derniers retranchements, le collage musical. A noter que, pour ajouter à l’aspect pathologique de ces spécimens, ces collages ont été réalisés avant l’ère du numérique et donc sans l’outil informatique… Le patient de la chambre numéro 1 se nomme Negativland, ses troubles du comportement le poussent à passer la scène de l’orage de Sound of Music à la moulinette.

 

Negativland est un groupe de musique expérimentale qui s’est formé en 1969 dans la région de San Francisco. Une bonne partie de leur répertoire se compose de collages plus ou moins dérangeants comme celui-ci. Le réarrangement tourne en ridicule la mièvrerie des paroles d’origine: « When the dog bites, when the bee stings, when I’m feeling sad I simply remember my favorite things and then I don’t feel so bad » (Quand le chien mord, quand l’abeille pique, quand je me sens triste, je me souviens de mes choses préférées et puis je ne me sens plus si mal) devient « When the bee stings, I simply remember my dog bites and then I feel so bad » (Quand l’abeille pique, je me souviens que mon chien mord et je me sens tellement mal).

Cat_piano_1883Le sujet de la chambre numéro 2 est une autre paire de manches. Même s’il ne s’est pas directement inspiré de l’instrument de musique préféré du Prince Charles, l’orgue à chat, l’oeuvre de Mike Spalla est tout aussi terrifiante. L’idée des Jingle Cats lui serait venue comme une révélation déclare-t-il dans les interviews.

En utilisant plus de mille samples de miaulements et feulements, Mike Spalla reprend en 1993 des chansons de noël. Au départ, il a la décence de garder sa démence pour lui, mais le mal le ronge et il envoie ses morceaux aux radios locales. Le succès reste heureusement mesuré. Rien que d’imaginer un tel fléau à l’ère d’internet donne froid dans le dos. Au dernières nouvelles la santé du patient ne s’améliore pas: après avoir été relâché par les autorités, il aurait fait une rechute en sortant un nouveau disque en 2009.

Ne jugeons pas hâtivement de sa remise en liberté conditionnelle, les goûts et les couleurs dans le domaine bigarré de la reprise demeurent un jugement subjectif. Même si des fois… Enfin bref. Toujours est-il que des versions de My Favorite Things, il en existe un nombre astronomique et cet article n’est bien évidemment pas exhaustif. Pour ceux qui ne seraient pas encore rassasiés, des playlists thématiques avec des morceaux inédits sont proposées en dessert: la playlist jazz se trouve ici, le hip hop se trouve , les chansons au fond à gauche et la section Japon à 100m après la station service.

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