Reprise de justesse #3 Sinnerman

Certains morceaux, au gré des reprises, s’affranchissent du temps et des tendances, en passant de la tradition orale au mp3, de la musique classique au dubstep, de la version fidèle au massacre. Faisons justice à ceux qui ont su reprendre ces morceaux avec justesse.

En 1965, une jeune chanteuse noire américaine sort l’album Pastel Blues. Sa carrière est alors en pleine ascension. Cette chanteuse, c’est Nina Simone. Ce disque de reprises de standards de blues restera célèbre pour son dernier morceau, qui n’a pas grand chose à voir avec le blues, Sinnerman.

 

Nina Simone et ses sept frères et sœurs grandissent dans la pauvreté. Leur mère est pasteur mais travaille aussi comme femme de ménage pour subvenir à leurs besoins. Nina montre très tôt de grandes facilités pour la musique et commence l’apprentissage du piano à l’âge de 3 ans. Elle se produit lors de son premier récital à 12 ans. Bien des années plus tard elle raconte que ses parents ont été forcés de s’asseoir au dernier rang afin de laisser les meilleures places aux personnes de couleur blanche. Alors déjà une forte tête, elle refuse de jouer tant que ses parents n’ont pas de place au premier rang. Cette expérience marquante préfigure son futur engagement dans la lutte pour les droits civiques.

Nina Simone découvre et apprend les paroles de Sinnerman quand elle est toute petite en assistant à des messes célébrées par sa mère. Sinnerman est en effet une chanson spirituelle de tradition afro-américaine (que l’on résume souvent par negro spiritual). Comme la plupart des chansons de tradition orale, son auteur est inconnu et ses origines plutôt floues, les premières traces datent du début du 20ème siècle. Les paroles relatent l’impossibilité pour le pécheur (« sinnerman ») d’échapper à la justice divine lors du jugement dernier (« where you gonna run to ») et la nécessité de prier pour expier ses péchés (« Sinnerman you oughta be prayin’ »). Cette chanson un tantinet menaçante était utilisée lors de messes pour pousser les fidèles à confesser leurs péchés.

La version qu’en fait Nina Simone bien des années plus tard est en quelque sorte une synthèse de son éducation, entre la religion et le piano. A la fin de ce disque plutôt sage, elle sublime le morceau d’origine pour en extraire une transe mystique faisant écho à la ferveur des croyants lors des messes de sa mère.

Toutefois, il ne s’agit en réalité ni du premier enregistrement de Sinnerman, ni même du premier succès commercial. En effet, il date de 1956 dans un arrangement de Les Baxter.

 

Les Baxter a commencé sa carrière en 1950 en écrivant des arrangements pour Nat King Cole, mais très vite il est repéré par Hollywood et commence à composer des musiques de film. En parallèle, il poursuit une carrière de chanteur dans laquelle il reprend des standards du répertoire folk nord-américain. Ce blanc originaire du Texas a alors l’idée d’aller puiser dans le répertoire du negro spiritual, alors cantonné aux cercles religieux de la communauté noire américaine. La classe moyenne blanche puritaine des années 50 se reconnaît dans ses versions édulcorées de chansons religieuses et le succès est immédiat. Les Baxter fait entrer Sinnerman dans la musique populaire.

Cependant, Sinnerman demeure encore aujourd’hui une pièce importante de la musique religieuse nord-américaine, figure au répertoire de bien des groupes de negro spirituals et est encore incorporé à des messes. Avec l’explosion du rock chrétien au début des années 90, la communauté protestante blanche se réapproprie à nouveau Sinnerman, comme dans la reprise de 16 Horsepower.

 

16 Horsepower représente une frange de la population américaine actuelle assez méconnue en dehors des Etats-Unis, l’image caricaturale des communautés blanches protestantes orthodoxes américaines se résumant souvent à celle des mormons ou des amish. Le charismatique chanteur de 16 Horsepower, David Eugene Edwards, a été en grande partie élevé par son grand-père, un pasteur de l’église du Nazaréen. Cette église fut longtemps connue pour la rigueur de ses interdits (alcool, jeux d’argent, cinéma, télévision…). Tout comme Nina Simone, David Eugene Edwards découvrit la musique en assistant aux messes célébrées par son grand père. Très vite, il y prit part en tant que chanteur et musicien, ce qui donna naissance à sa vocation. Encore aujourd’hui, la musique de David Eugene Edwards est profondément ancrée dans la religion chrétienne et tient véritablement du mysticisme moderne. David Eugene Edwards se déclare « incapable d’écrire des paroles », ce qu’il chante lui est « soufflé par dieu » et il ressent ainsi la responsabilité de répandre par ses chansons la parole divine, le gospel. Aussi prosélytes que soient les paroles de David Eugene Edwards, son public demeure très large, contrairement à la plupart des groupes de musique religieux dont le public partage généralement la foi. Il en rit d’ailleurs lui-même lorsqu’il se retrouve en tournée à partager l’affiche avec des musiciens aux mœurs débridées, lui le père de famille rigoriste. L’explication n’est probablement pas étrangère au talent et au charisme de David Eugene Edwards qui délivre un Sinnerman tout en retenue, mais pourtant peut-être tout aussi intense que celui de Nina Simone.

Une année avant l’album de Nina Simone est enregistrée en dehors des Etats-Unis une version qui prendra une toute autre dimension. Cette version nous vient de Jamaique et on la doit à trois jeunes gens alors inconnus du grand public : Bunny Wailer, Peter Tosh et Bob Marley.

 

Leur groupe, les Wailers, propose en 1964 un Sinnerman dans un style alors naissant, le reggae. Le morceau se fait moins oppressant qu’à l’accoutumée mais reste néanmoins plus ou moins dans la lignée de celui de Les Baxter. En 1970, Peter Tosh réarrange le morceau et change les paroles.

 

Ce n’est plus le pécheur (« sinnerman ») qui doit craindre la colère divine mais l’oppresseur (« Downpressor » en jamaïcain). D’une simple retouche, le morceau se retrouve complètement transformé. Il ne s’agit plus d’un chant religieux mais d’un message politique. Peter Tosh appelle le peuple afro-américain à se soulever contre l’oppression. A la sortie de Downpressor man, cela ne fait que deux ans qu’a été déclarée illégale la discrimination sur critère de race, couleur, religion, sexe ou origine aux Etats-Unis. Le morceau devient un étendard du mouvement pour les droits civiques, au même titre que Get up, stand up. En 1977, Peter Tosh reprendra le morceau dans son album Equal Rights, ce qui ne laisse plus aucun doute quant au message de Downpressor man.

Par la suite,  beaucoup des reprises venant de la communauté afro-américaine porteront aussi en héritage un message politique, en particulier en hip-hop. En 2002, sur un sample de Sinnerman de Nina Simone, Talib Kweli devient célèbre avec Get by, un morceau qui s’inscrit dans la tradition du hip-hop engagé politiquement.

 

Sur l’instrumentation de Kanye West, Talib Kwali fait un constat amer de la détresse matérielle et psychologique d’une frange souvent oubliée de la population américaine. Dans le même registre, en France, Abd al Malik utilise également un sample de Nina Simone dans son tube Gibraltar.

 

Chanson sur l’immigration sans en être une, Gibraltar est portée par les arrangements de Gérard Jouannest, autrefois pianiste de Jacques Brel. Le morceau réussit ainsi un impressionnant grand écart entre les origines afro-américaines du hip-hop et l’héritage de la chanson francophone.

Depuis la fin des années 60, Sinnerman a été à de nombreuses reprises récupéré par la publicité ou le cinéma. En grande partie grâce aux notes de piano si reconnaissables de Nina Simone, ce morceau autrefois réservé à des milieux religieux très restreints s’est aujourd’hui imposé dans la culture populaire. On serait étonné de voir à quel point ce morceau peut se retrouver dans des recoins inattendus, comme par exemple un dessin animé sur un certain personnage de jeux vidéo.

 

 

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