Charanjit Singh, ragas soniques

Lorsque Edo Bouman entre chez le disquaire, cela fait plusieurs jours qu’il écume les échoppes de New Dehli. Ce grand collectionneur néerlandais de disques de musique indienne effectue ce genre de pèlerinage une ou deux fois par an. Ces coûteux voyages constituent non seulement sa passion mais aussi son gagne-pain. Pour financer ses aller-retours entre Amsterdam et New Dehli, il réédite sur son label Bombay Connection les pépites qu’il découvre en chinant dans les étalages indiens.

Au milieu des rayonnages, Bouman tombe sur un disque qu’il n’avait jamais croisé auparavant. Le collectionneur achète le disque et s’empresse de rentrer à son hôtel. Il a depuis quelques années l’habitude de prendre dans ses valises une platine vinyle portative afin d’écouter à son aise ses découvertes. Edo Bouman met le disque sur la platine, pose délicatement l’aiguille sur le vinyle. Il est immédiatement époustouflé par ce qu’il entend. Nous sommes en 2002, le disque date de 1982. Ce disque, c’est Ten Ragas to a disco Beat de Charanjit Singh.

 

Malgré le succès à la fin des années 70 de groupes comme Kraftwerk ou Yellow Magic Orchestra, la musique électronique est en 1982 encore balbutiante. Cependant ce qui trouble Edo Bouman, c’est surtout les similitudes du disque avec la house music, genre né à Chicago en… 1984. Persuadé qu’il détient là un album hors du commun, il part à la recherche de son compositeur. Non sans peine, le collectionneur parvient à retrouver Singh à Mumbai. Ce dernier, très étonné qu’un occidental s’intéresse à un aussi vieux disque, accepte que Bouman réédite Ten Ragas to a disco Beat sur son label Bombay Connection. A sa sortie en 2010, la réédition est un succès critique sans précédent. Dans le milieu de la musique électronique, le succès est tel que certains émettent des doutes sur l’authenticité du disque. Avec un mépris tout à fait occidental, il semble pour certains inimaginable qu’un indien ait composé cette musique en 1982. D’autres vont même jusqu’à imaginer qu’il s’agirait d’un canular orchestré par Aphex Twin. Ce que ces mauvaises langues semblent ignorer, c’est que Charanjit Singh ne sort pas de nulle part. En 1982, il a d’ores et déjà derrière lui une longue carrière de compositeur de musiques de films, comme par exemple en 1975 pour le film Yaadon Ki Baaraat dont voici un extrait de la bande originale.

 

En dehors de son travail pour le cinéma, Singh se produit également avec son orchestre lors de marriages pour arrondir les fins de mois. Jusqu’alors habitué à travailler avec de nombreux musiciens, il découvre les premiers synthétiseurs et boîtes à rythme au début des années 80 et se rend immédiatement compte des nouvelles possibilités qu’ils offrent. En 1982, il entre seul en studio avec sous le bras un clavier Jupiter-8, une boîte à rythme TR-808 et un séquenceur TB-303 de chez Roland, le top de l’époque. Deux jours plus tard, il ressort du studio avec un disque à mi-chemin entre la dance music occidentale et les ragas traditionnels indiens.

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Comme son nom l’indique, Ten Ragas to a disco Beat est constitué de dix ragas plaqués sur des rythmiques entraînantes générées par la boîte à rythme. Grossièrement, un raga est un ensemble de règles mélodiques, rythmiques mais aussi spirituelles servant de cadre à la création d’un morceau. Ces principes proviennent du védisme, religion précurseur de l’hindouisme, il y a plus de 2000 ans. Le védisme élève au rang de sacré les notions de connaissance et d’harmonie (au sens de compréhension du monde), ces notions étant transmises de façon orale par des gurus, des professeurs. Il en va de même pour la musique. Depuis plus de deux millénaires, l’apprentissage de la musique en Inde se fait par l’intermédiaire de gurus chargés d’enseigner les différents types de ragas. Lorsque l’étudiant maîtrise ces principes, libre alors à lui d’improviser dans le cadre de ces règles. Le Jazz n’est pas très loin…

 

Au fil des siècles, les ragas n’ont cessé d’évoluer et Ten Ragas to a disco Beat en est un bon exemple. Avec l’apparition des enregistrements au 20ème siècle, certaines règles ont été mises de côté. Il n’est par exemple plus vraiment possible de jouer certains ragas à des heures précises de la journée et les ragas les plus longs (plusieurs heures) se retrouvent adaptés aux nouveaux formats de diffusion. Toujours est-il que les dix morceaux de l’album de Charanjit Singh sont bel et bien des ragas datant d’il y a des siècles. Même en remplaçant les tablas par une boîte à rythme et le sitar par un synthétiseur, Singh conserve les notions d’harmonie propre au Véda. Encore aujourd’hui, une grande partie de la production musicale indienne se base toujours sur ces principes millénaires.

A sa sortie en 1982, Ten Ragas to a disco Beat passe complètement inaperçu. C’est un échec commercial qui pousse Charanjit Singh à ranger ses synthétiseurs au placard pour se consacrer à des activités plus lucratives. Ce sont ces mêmes instruments qu’il a dû dépoussiérer pour aller jouer Ten Ragas to a disco Beat dans des salles de concert à travers le monde depuis 2010.

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