De Metz à Tokyo, Specific Recordings

 

Dans un article précédent, Tokoro Dokoro vous recommandait d’écouter le groupe japonais Suiyoubi no Campanella. En décembre dernier, un de leurs disques est pour la première fois sorti en Europe. Intitulé Jugem’ je t’aime, ce disque est arrivé jusqu’en occident grâce au label messin Specific Recordings. Créé en 2011 autour de l’amour du disque vinyle, ce label a pour vocation de soutenir la scène musicale de Metz tout en s’ouvrant vers l’international. C’est ainsi que sont apparus au catalogue du label des groupes japonais de genres divers et variés, de l’électro hip-hop de Charisma.com au noise de Bis Kaidan en passant par l’indie rock de PassepiedEntretien avec les fondateurs de Specific Recordings, Jennie Zakrzewski et Florian Schall.

Tokoro Dokoro : Comment s’est monté Specific Recordings ?

Florian Schall : Je viens de la scène hardcore punk, j’ai donc très tôt intégré la problématique suivante : si je voulais sortir les disques de mes propres groupes, il valait mieux que je le fasse moi-même plutôt qu’attendre que quelqu’un le fasse à ma place. Du coup, j’ai monté mon premier label à cet effet dès la fin des années 90 pour donner vie aux disques de Dead For A Minute, le groupe de chaos hardcore dans lequel je chantais.

C’est un truc qui ne m’a jamais vraiment quitté. Et puis tu te rends compte que tu prends vite goût à vouloir faire partager tes coups de cœur ou filer un coup de main aux groupes de tes copains/copines. C’est jamais un travail, c’est toujours un plaisir. Bien entendu, la rencontre avec Jennie a très vite donné naissance à un premier label commun appelé Wondernoise. Avec celui-ci, on a surtout aidé à sortir des disques de Meny Hellkin (un groupe dans lequel je jouais à partir de 2007) mais aussi des disques de groupes locaux. Quand Wondernoise s’est arrêté, on a tout de suite envisagé Specific comme l’étape suivante : faire la même chose mais voir plus grand et plus cohérent. On aime beaucoup la scène musicale de notre ville mais on veut aussi voir plus loin que la Porte des Allemands (un des monuments emblématiques de Metz). Pour ça qu’on a le regard tourné vers le Japon, le Canada ou la région parisienne.

T. D. : Pourquoi vous focaliser sur le vinyle ?

Jennie Zakrzewski : Parce que c’est le format qu’on écoute en très large majorité et parce que ça permet de faire de beaux objets, ce qui est un de nos objectifs avec ce label. Le rapport avec l’objet n’est pas le même, dans sa manipulation comme son appréhension. Les pochettes sont plus grandes et plus belles. Le son est également différent, plus chaud, plus authentique. Et puis on a grandi avec ce format dans les années 80, on en a toujours produit avec nos précédents labels, du coup ça nous apparaissait comme une évidence de poursuivre dans cette voie.

T.D. : Pourquoi vous êtes vous intéressés au Japon ? Est-ce compliqué de travailler avec des groupes japonais ?

J.Z. : On écoutait de la J-music et on s’était déjà rendu au Japon avant de créer Specific. On a d’ailleurs proposé des collaborations à quelques groupes japonais dès le début, mais sans succès. Pour nous, c’était naturel; même si on utilise le terme par commodité, on ne fait pas de distinction entre la J-music et le reste. Puis on a eu l’opportunité de sortir une réédition en vinyle du premier album de BiS Kaidan par l’intermédiaire d’un ami messin. Il nous a mis en contact avec Jojo Hiroshige (fondateur de Hijo Kaidan, célèbre groupe de noise japonais, ainsi que de BiS Kaidan) et avec Junko, autre grande figure de la scène noise japonaise, avec laquelle il joue et tourne régulièrement. Jojo nous a alors mis en contact avec Avex Trax [un des plus grands labels japonais, NdlR], propriétaire de la licence de BiS Kaidan. Étonnamment, c’était pas plus compliqué que ça d’entrer en contact et de travailler avec de grands groupes comme Avex au Japon. Idem pour Warner Music Japan : on a rencontré le responsable de leur branche export simplement en laissant une carte de visite à la fille qui s’occupait du merchandising de Passepied lors d’un concert quelques jours auparavant…

En ce qui concerne nos motivations à éditer des disques japonais en particulier, il faut aussi ajouter le plaisir égoïste d’écouter les groupes qu’on aime en vinyle (même si ça a tendance à changer doucement, très peu de groupes en pressent au Japon) et la volonté de rendre cette musique accessible, car les prix des CD en import sont carrément prohibitifs.

On a sorti nos premiers disques de J-music en communiquant avec Avex uniquement par e-mail ou par courrier, et sans avoir de « représentant » au Japon. D’une manière générale, on traite en direct avec les maisons de disques ou les artistes. Enfin, quand c’est possible car on ne parle pas japonais ! Mais depuis une paire d’années, on a des amis sur place pour jouer le rôle de « bureau » Specific au Japon quand c’est nécessaire, ce qui est bien pratique.

T.D. : Les groupes de votre catalogue couvrent un panel de genres très large. Qu’est-ce qui guide vos choix et orientations musicales ?

J.Z. : Bien entendu, il faut d’abord qu’un artiste nous plaise à tous les deux. Ensuite, de la même manière qu’on porte une attention toute particulière au « packaging » de nos disques (en essayant toujours de leur apporter un petit plus : gatefold [pochette de vinyle s’ouvrant comme un livre, NdlR], sérigraphie, disque de couleur, gravure laser, édition spéciale pour l’Europe, etc.), on met un point d’honneur à promouvoir des artistes « difficiles à cataloguer », à la croisée de plusieurs genres ou qui prennent à contre-pied certains codes musicaux. Notre « cahier des charges » même et cette sensibilité pour l’expérimentation amènent forcément une grande diversité. On a certes des goûts très éclectiques, mais en parallèle, on est très à cheval sur la cohérence esthétique de notre catalogue.

T.D. : Comment avez-vous découvert les groupes japonais de votre catalogue ?

J.Z. : On a découvert Tokyo Karankoron et Passepied en live lors d’un voyage à Tokyo, Charisma.com en achetant leur vinyle par hasard au cours d’un autre… On fait au Japon exactement la même chose qu’en France : on va voir des concerts et on achète des disques !

Concernant Suiyoubi no Campanella, c’est un autre ami messin installé à Tokyo, Philippe Boehm, du Studio Alegori (qui a réalisé l’artwork de Jugemje taime), et avec lequel on avait déjà travaillé à la création du label, qui nous a envoyé quelques liens Youtube suite à sa rencontre avec Komuai. Quelques temps après, on la rencontrait avec un des responsables de Tsubasa Records au sous-sol d’un restaurant chinois de Shibuya [arrondissement de Tokyo, célèbre pour sa vie nocturne, NdlR] pour évoquer l’éventualité d’une collaboration…

T.D. : Ce disque de Suiyoubi no Campanella est non seulement leur premier disque à sortir en Europe, mais aussi leur premier vinyle. Comment vous êtes-vous retrouvés à les distribuer en Europe ?

J.Z. : Tout simplement comme ça, en discutant autour d’un bon repas. On avait envie de sortir certains de leurs morceaux, le groupe et leur label étaient partants pour sortir un vinyle (ce qui n’est pas si évident et plutôt cher au Japon) et ok sur le principe d’une espèce de compilation. On est rapidement tombé d’accord sur une tracklist (établie autour des trois morceaux qui portent un nom français) et le projet était lancé. Ce disque est une véritable collaboration entre le groupe, deux labels et un studio graphique. D’ailleurs, Tsubasa Records va distribuer le disque au Japon au début de l’année prochaine.

T.D. : Avez-vous l’impression qu’il y a une forte demande pour de la musique japonaise un peu en dehors des sentiers battus ?

J.Z. : Oui et non.

Oui parce que, dans la mesure où il y a une forte demande en termes de j-music, il y a forcément des gens en demande d’un catalogue un peu plus pointu. En parallèle, la musique japonaise qualifiée d’underground (noise, punk, hardcore, etc.) rencontre un intérêt certain depuis de nombreuses années. J’en veux pour preuve le succès de groupes tels que Macronympha, Incapacitants, Merzbow, Hijokaidan, toute la scène japcore et Burning Spirit, mais aussi des formations du style Tricot, Melt Banana, Mono, Thee Michelle Gun Elephants, parmi les plus connues.

Et non parce qu’une large majorité de personnes qui écoutent de la j-music (probablement les plus jeunes) semblent la consommer en MP3 et donc n’en achète pas (les CD sont trop chers de toute façon). Disons plutôt, pour faire simple, qu’il s’agit d’un marché de niche qui fonctionne bien en ce moment.

T.D. : Pour finir, est-ce que vous pouvez en dire un peu sur ce qui attend Specific Recordings en 2016 ?

J.Z. : Les sorties de l’année sont quasiment toutes déjà programmées.

Le premier disque à sortir (février 2016) sera le premier album de The Adelians, un groupe de soul (la marotte de Madame) avec voix féminine (la marotte de Monsieur), en collaboration avec Q-Sounds Recording, un excellent label de deep soul, deep funk, northern soul, etc. de Seine-Saint-Denis. Ils font un super boulot et on espère continuer à travailler avec eux sur d’autres sorties.

Ensuite, à l’occasion du Record Store Day, nous allons sortir deux disques en simultané : un album du guitariste Jan Mörgenson (blues primitif) et l’album de Hatsune Kaidan (Hijokaidan (noise) + Hatsune Miku (vocaloïde), toujours en collaboration avec Jojo Hiroshige).

Enfin, toujours dans les tiroirs, une nouvelle collaboration avec Avex Trax pour un projet qui nous tient depuis longtemps à cœur (mais chut, c’est une surprise !) ainsi que la bande originale (la deuxième à notre actif après celle de Raymonde Howard pour le film Le Lit) d’un film expérimental intitulé Matkormano par 2:13 PM (groupe composé de Julien Louvet  de The Austrasian Goat et Prozack Maurice, qui jouaient tous les deux dans 14:13 dont nous avons sorti le premier LP il y a quelques années).

Et puis, si les projets se concrétisent, on sortira un nouveau disque de Dr Geo (qui devrait théoriquement être une bande originale imaginaire très influencée par les travaux d’Ennio Morricone, Bruno Nicolai et la musique de librairie) ainsi qu’un nouvel album de Twin Pricks (le groupe dans lequel Flo joue).

 

Merci à Jennie et Florian.

L’album Jugem’ je t’aime de Suiyoubi no Campanella est disponible, entre autres, sur le site de Specific Recordings.

 

 

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